Lundi 12 mars 2007
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19:20
Nous voici en Turquie depuis tout juste une semaine. Pour certains, le pays ouvrirait les portes de l'Orient, en ce qui me concerne, je serais bien en peine d'en statuer. Istanbul, que l'on découvre par le descendant luxueux de l'Orient Express - pensez-vous: une chambre d'hôtel pour deux, avec placards, frigo, et toute cette sorte d'inutilité - quoique, le troisième des quatre visiteurs douaniers de la nuit a eu l'air de penser que nous nous serions empressés de ranger dans les dits placards nos denrées interdites en Turquie, comme l'Ouzo sans doute, plutôt que de les garder bien au chaud au fond du sac qu'on n'avait pas vide comme de bien entendu... - donc Istanbul au petit matin garde un visage bien européen. Attention, je ne prends bien entendu aucune position politique, mais on s'y sent chez soi, en un peu plus froid, brumeux et pluvieux peut-être.
C'est alors l'occasion de découvrir comment se réchauffer grâce au sahlep, la boisson nationale turque, aussi revigorante que le chocolat, tout en crème à s'en lécher les babines, et copieusement saupoudrée de cannelle. Ou encore que l'hospitalité turque a des fondements solides dans le thé ici appelé çay, très fort et amer, il est généralement accompagné de deux sucres et des courtoisies d'usage.
Équipés pour affronter les éléments, on peut alors traverser les quartiers vides du dimanche, ou ceux, animés, de la semaine: les rues sont alors couvertes de passants, au pas rapide de ceux qui ont une destination précise, au pas plus lent et hasardeux des touristes perdus dans leurs cartes au point d'oublier de regarder le monde dans lequel ils se trouvent. À leur décharge, les cartes semblent assez dépassées par la géographie stanbulite: les rues ne sont pas toutes nommées ou les repères ne correspondent pas aux perspectives réelles.
Un atelier d'artiste proposait toute une série de rêveries sur la carte de Constantinople, ou la ville venait mordre de ses monuments l'espace de la mer, ou Sainte Sophie se fondait dans la mosquée Suleman et le palais Topkapi dans les immeubles colorés de la rive d'en face, ou les pics des minarets de la mosquée bleue pointaient vers le pont gargantuesque du Bosphore... Visions déformées et par cela même plus proches de l'impression laissée à ma rétine: c'est sans doute couru d'avance pour une bigleuse dans mon genre, fan des paysages de Soutine.
Une Istanbul tout en contrastes qui n'en sont pas, élancée vers le ciel, bas, qui pèse comme un couvercle, grâce à ses multiples minarets, les muëzzin qui se répondent les uns aux autres à quelques secondes d'écart, le tramway qui passent en cliquettant, les authentiques artisanats turcs, mis en vitrine, si bien qu'on peut manger les plats traditionnels turcs entre européens à côté d'une cuisinière déguisée en turc-comme-on-se-l'imagine qui fait des pains qu'on ne mange même pas, ou acheter un tapis similaire à celui qu'accomplit sous vos yeux ébahis une autre de ces turques de vitrine qui cherche à montrer que Pierre Loti n'a pas menti ou que non, quoiqu'on en dise, on n'est pas né trop tard et que tout n'a pas déjà été... La grand rue d'Istiklal Caddesi piétonne quand le vieux tramway rouge façon début du siècle ne force pas son passage à travers la foule dense. Les petites rues couvertes de marchandises, chaussures, tissus, vêtements, avec leurs rabatteurs.
Le marché aux épices qu'on a longtemps cherché avec Nathalie pour trouver finalement un bazar animalier où on vend les croquettes tout en couleurs et en formes diverses dans des grands sacs ouverts et à la pesée, comme les épices. Les ballades dans la Corne d'or, jusqu'à des lieux moins prisés par les étrangers mais beaucoup plus par les autochtones: le pèlerinage d'Eyüp, les mosquées couvertes de pigeons, les enfants qui jouent à se faire peur et qui courent pour les faire envoler, la traversée d'un vieux cimetière pour aboutir au Café Pierre Loti qui domine la ville et où l'écrivain aurait trouvé l'inspiration - pour ceux qui le trouveraient inspiré bien sûr.
Traverser les quartiers aux maisons colorées, de bois peint, entendre le bruit caractéristique du café d'ici avec ses tablées de dominos à n'en plus finir. Tomber comme par hasard sur une église bysantine au milieu de nulle part: Karye Muséum (oui, presque toutes les églises chrétiennes sont devenues des musées) petite mais habitée de ses mosaïques et fresques. J'y suis entrée et je me suis noyée dans ce que j'avais sous les yeux comme récemment au couvent San Marco de Florence... Je ne crois pas à l'expérience mystique pour autant, rassurez-vous... Istanbul reste aussi pour Florian et moi le lieu des longues palabres sur la suite du voyage et les contraintes actuelles des visas. Elles nous mènent à Ankara pour une série d'ambassades: l'occasion de découvrir sur les collines environnant la ville des géants en treillis à côté du drapeau rouge vif national, nous entrons dans le fief d'Atatürk...